Il existe des chevaux qu’on ne croise jamais en club et qui n’ont pourtant jamais cessé d’exister. Le Kladruber est de ceux-là. Un grand cheval blanc ou noir, la tête busquée, l’encolure portée haut, élevé depuis plus de quatre siècles dans un seul et même haras de Bohême, pour une seule et même mission : tirer les carrosses de la cour impériale.
Il sort encore aujourd’hui lors des cérémonies d’État tchèques, et il sert aussi les cours royales du Danemark et de Suède. Voici ce qu’il faut savoir sur cette race rare, dernière survivante d’une catégorie de chevaux qu’on croyait disparue avec les carrosses : le cheval de gala.
Cheval de selle et d’attelage · République tchèqueKladruber
Le cheval de gala des Habsbourg
- Taille
- 1,60 à 1,75 m au garrot
- Robe
- Gris ou noir uniquement
- Caractère
- Calme, docile, très maniable
- Espérance de vie
- 25 à 30 ans
- Prix dès
- 8 000 €
Origines et histoire
On élevait déjà des chevaux à Kladruby nad Labem, en Bohême orientale, au milieu du XIVe siècle. Mais la date qui compte est le 6 mars 1579 : ce jour-là, par un décret signé au château de Prague, l’empereur Rodolphe II accorde au domaine le statut de haras impérial de la cour. Pendant plus de trois siècles, de 1579 à 1918, Kladruby fournira les chevaux d’attelage des Habsbourg, d’abord à Prague, puis à Vienne. La race est bâtie sur des chevaux espagnols et italiens, en particulier napolitains, auxquels on ajoutera du sang danois, holstein, irlandais et oldenbourgeois, plus quelques races lourdes de Bohême.
L’objectif n’a jamais été de produire un cheval de selle. On cherchait un galakarossier, littéralement un cheval de carrosse de gala : un attelage lourd et imposant, capable de tirer le carrosse impérial à quatre ou à six, des heures durant, au milieu des fanfares et de la foule. Le 10 juin 1757, un incendie détruit le haras et, avec lui, deux cents ans d’archives d’élevage. C’est pourquoi la généalogie de la race ne remonte pas au-delà de la fin du XVIIIe siècle : Pepoli, né en 1764, puis Generale et Generalissimus pour les gris, Sacramoso en 1800 pour les noirs.
La chute de l’Empire, en 1918, a bien failli tout emporter. Tout ce qui rappelait les Habsbourg devenait suspect, y compris leurs chevaux, et le haras tchécoslovaque reçut une mission très différente : produire des étalons pour l’élevage régional. Le troupeau historique a été sauvé de justesse. La reconnaissance est venue bien plus tard : patrimoine culturel tchèque en 1995, monument culturel national en 2002, et inscription du paysage d’élevage de Kladruby nad Labem au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2019.
Gris ou noir : deux troupeaux, deux destins
C’est le point le plus mal raconté sur cette race, et c’est pourtant le plus intéressant. Le Kladruber n’a pas toujours été gris ou noir. À ses débuts, il sortait dans toutes les couleurs, y compris en palomino et en robe tachetée, et un troupeau de bais a même subsisté jusqu’aux années 1830. C’est l’étiquette de cour qui a tout réduit : il fallait dix-huit étalons blancs et dix-huit étalons noirs pour assurer les cérémonies. Les gris, qui blanchissent en vieillissant, sortaient pour les cortèges impériaux et les fêtes religieuses. Les noirs étaient attelés aux convois funèbres et servaient l’Église. Aujourd’hui encore, aucune autre robe n’est admise au stud-book, et aucune marque blanche non plus.
Deux troupeaux élevés séparément pendant deux siècles, cela finit par produire deux chevaux différents. Le gris, qui a reçu davantage de sang anglais, est plus fin et plus grand. Le noir a conservé plus de sang napolitain : plus étoffé, croupe plus courte, tête et encolure plus massives, avec ce que les éleveurs tchèques appellent un air plus nordique. Un œil exercé les distingue sans regarder la robe.
| Critère | Le Kladruber gris | Le Kladruber noir |
|---|---|---|
| Lignées fondatrices | Generale (1787), Generalissimus (1797) | Sacramoso (1800), Napoleone (1845) |
| Rôle historique | Cortèges impériaux, fêtes religieuses | Convois funèbres, service de l’Église |
| Modèle | Plus fin, plus près du sang, plus grand | Plus étoffé, croupe plus courte, tête plus forte |
| Berceau actuel | Haras national de Kladruby nad Labem | Haras de Slatiňany |
Les noirs, eux, ont frôlé l’extinction pure et simple. Jugés moins nobles que les gris après 1918, ils ont été méthodiquement écartés : l’étalon fondateur Napoleone Solo a été vendu à la boucherie en pleine force de l’âge, sa lignée s’est éteinte en 1922, et le reste du troupeau a été dispersé entre 1925 et 1931 vers des fermes et des particuliers. Il a fallu un homme, le professeur František Bílek, pour lancer leur reconstitution à partir de 1941, avec les quelques sujets qui avaient survécu. Le haras de Slatiňany, créé en 1945, en est aujourd’hui le gardien. Quand tu vois un Kladruber noir, tu regardes une race reconstruite à la main.
Caractéristiques physiques
C’est un grand cheval. Compte 1,60 à 1,75 m de taille au garrot pour 550 à 650 kg, les gris tirant plutôt vers le haut de la fourchette. Ce qui frappe en premier, c’est la tête : longue, sèche, avec un chanfrein nettement convexe, ce profil busqué qu’on appelle aussi nez romain. Il vient en droite ligne des chevaux espagnols et napolitains du XVIe siècle, dont le Kladruber est l’un des derniers témoins vivants. L’encolure, épaisse et fortement arquée, est portée très haut, et donne à l’ensemble cette allure de statue en mouvement.
Le reste du modèle mérite une explication, parce qu’il paraît défectueux quand on le juge avec les critères d’un cheval de selle. L’épaule est droite, les paturons aussi, le dos est long et la croupe courte : sur un cheval de sport, on parlerait de vrais défauts. Sur un cheval d’attelage, c’est exactement ce qu’on recherche, car cette conformation est ce qui produit l’action relevée et cadencée du trot, celle qui fait lever les genoux et qui donne son spectacle à un attelage de gala. Nos repères sur les parties du corps du cheval et sur les aplombs aident à visualiser ces points. Pour le reste, poitrail large et profond, membres forts et sans fanons, articulations et sabots généreux, crins épais et longs.
Caractère et tempérament
Quatre siècles de sélection pour les cérémonies officielles, cela laisse des traces dans la tête d’un cheval. Le Kladruber est d’un sang-froid peu commun : fanfares, foule, drapeaux, salves, rien ne le démonte. Un cheval qui bronchait devant le carrosse impérial ne faisait pas de descendance, c’est aussi simple que ça. Pour un cavalier ordinaire, cela donne une monture sûre, sociable au troupeau et facile à manipuler au sol.
Attention toutefois à ne pas en faire un cheval mou. Il a de l’énergie et de la volonté, simplement il les dépense sans s’affoler. Il apprend vite et coopère franchement, ce qui rend son travail agréable. Dernier point à connaître avant d’en acheter un : c’est une race à maturité tardive, réellement adulte vers 4 à 6 ans seulement, à qui il ne faut pas demander un travail sérieux trop tôt.
Aptitudes et disciplines de prédilection
L’attelage reste sa discipline reine, et de loin. On le voit en tête des cérémonies d’État tchèques, mais aussi en attelage sportif jusqu’au niveau international, où son calme, son endurance et sa vitesse de croisière font merveille. Le spectacle équestre et le dressage de tradition baroque lui vont également très bien. Notre panorama des disciplines équestres aide à situer la race.


Sous la selle, il faut être honnête : sa conformation le dessert. Son épaule droite et son dos long limitent l’amplitude au galop, et le dressage de haut niveau lui reste difficile d’accès. Il fait en revanche une excellente monture de loisir et de randonnée en extérieur pour un cavalier qui cherche du confort mental plutôt que de la performance. Les éleveurs le croisent aussi avec des races plus légères, comme le Holsteiner, pour obtenir un cheval de dressage qui garde sa présence et son mental sans en hériter les inconvénients.
Alimentation et entretien
Rien d’exotique de ce côté. La base reste un fourrage de qualité à volonté, complété par un aliment minéral et ajusté au travail réellement fourni : pas de concentrés pour un cheval de promenade, une ration de cheval de sport pour un attelage de compétition. Nos repères sur les besoins alimentaires du cheval s’appliquent tels quels, en gardant le gabarit en tête. Un cheval de 620 kg mange nettement plus qu’un cheval de selle ordinaire, et la facture de foin s’en ressent.
Deux postes demandent du temps. Les crins d’abord, longs et fournis, qui réclament un pansage sérieux et un démêlage régulier, surtout sur un gris clair qui montre la moindre tache. Les pieds ensuite : larges et solides, mais ils portent beaucoup de poids et travaillent sur des sols durs en attelage. Un passage du maréchal toutes les six à huit semaines s’impose, et la ferrure est ici la règle plutôt que l’exception.
Santé et espérance de vie
C’est un cheval solide et étonnamment longévif : 25 à 30 ans, avec des sujets qui travaillent encore tard, ce qui va de pair avec sa maturité tardive. Aucune maladie héréditaire majeure n’est identifiée comme typique de la race, et les soins de santé de base suffisent à l’entretenir.
Deux points de vigilance méritent quand même d’être posés. Le premier tient au gabarit : un grand cheval lourd sollicite ses articulations, en particulier les jarrets et les boulets, et un excès de poids aggrave tout. Suivre sa note d’état corporel et lui donner un travail régulier vaut mieux qu’une pâture grasse et une carrière sédentaire. Le second concerne la génétique de la race elle-même. Le troupeau est passé par un goulot d’étranglement très serré au XXe siècle, et la population mondiale se compte encore en milliers d’individus, dont moins de cinq cents juments poulinières recensées en 2011. Le stud-book gère donc la consanguinité de près, et un acheteur sérieux regarde le pedigree avant la robe.
Prix et budget
La rareté se paie, et les fourchettes varient beaucoup selon la source et le pays. En République tchèque, un jeune Kladruber débourré part autour de 8 000 €, et un adulte confirmé à l’attelage se négocie plutôt entre 10 000 et 25 000 €. Les sujets de lignées prestigieuses, ceux qui sortent en cérémonie ou en compétition, dépassent sans difficulté 30 000 €. Ajoute à cela le transport depuis l’Europe centrale, qui n’est pas anodin pour un cheval de ce format, et le fait qu’un seul élevage existe en France, en Alsace : trouver un sujet sur place relève de l’opportunité, pas du choix.
Pour l’entretien, le gabarit pèse sur chaque poste : plus de foin, un maréchal qui facture des pieds larges, un box et un van adaptés à 1,75 m au garrot. Les ordres de grandeur de notre point sur le prix de l’équitation restent valables, en tapant dans le haut des fourchettes. Prévois aussi un harnais sur mesure pour l’atteler, rien de standard ne lui ira.
À qui convient cette race ?
Le Kladruber est fait pour le meneur, avant tout. Si l’attelage t’attire, de la promenade au concours combiné, peu de chevaux sont aussi calmes, aussi puissants et aussi spectaculaires dans les brancards. Il convient aussi au cavalier attiré par l’équitation baroque, et à celui qui cherche une monture de loisir au mental irréprochable sans ambition de podium.
Il n’est en revanche pas un bon choix pour un cavalier de sport, ni pour un budget serré, ni pour qui a besoin d’un réseau d’éleveurs proche. Son caractère conviendrait à un débutant, mais mieux vaut apprendre sur une monture de club avant d’acheter un cheval de 1,75 m venu de Bohême. Notre panorama des races de chevaux et de poneys permet de comparer les profils, et le Noriker autrichien comme le Frison offrent des alternatives plus faciles à trouver en France.
Questions fréquentes sur le Kladruber
Quel est le prix d’un cheval Kladruber ?
Compte environ 8 000 € pour un jeune sujet débourré en République tchèque, 10 000 à 25 000 € pour un adulte confirmé à l’attelage, et au-delà de 30 000 € pour un cheval de lignée prestigieuse. À cela s’ajoutent le transport depuis l’Europe centrale et un harnais sur mesure, la race étant quasiment absente du marché français.
Quelle est la taille d’un Kladruber ?
De 1,60 à 1,75 m au garrot pour 550 à 650 kg, les gris étant généralement plus grands que les noirs. C’est donc un très grand cheval, à situer dans le haut de notre échelle de taille au garrot et de poids du cheval.
Pourquoi le Kladruber n’existe-t-il qu’en gris et en noir ?
Parce que l’étiquette de la cour des Habsbourg exigeait dix-huit étalons blancs et dix-huit étalons noirs pour assurer les cérémonies. Les gris sortaient pour les cortèges impériaux et les fêtes religieuses, les noirs pour les convois funèbres. La race comptait pourtant d’autres robes à ses débuts, dont des palominos, des robes tachetées et un troupeau de bais disparu dans les années 1830.
Quelle différence entre le Kladruber et le Lipizzan ?
Ce sont deux races cousines. Maestoso et Favory, deux des six lignées fondatrices du Lipizzan, sont nés à Kladruby. Mais le Lipizzan a été sélectionné pour la haute école sous la selle, alors que le Kladruber l’a été pour l’attelage de gala : il est plus grand, plus étoffé, avec une action plus relevée et un dos plus long.
Le Kladruber convient-il à un débutant ?
Son caractère s’y prête très bien : il est calme, patient et peu impressionnable. Son gabarit, son prix et sa rareté en font toutefois un mauvais premier cheval. Mieux vaut apprendre en club et n’envisager cette race qu’une fois les premiers Galops passés et un projet précis en tête, l’attelage le plus souvent.
Combien vit un cheval Kladruber ?
De 25 à 30 ans en moyenne, avec une carrière de travail qui se prolonge souvent tard. Cette longévité va de pair avec une maturité tardive, le cheval n’étant réellement adulte qu’entre 4 et 6 ans.



